École à la maison : La socialisation des enfants instruits en famille

C’est un sujet qui interpelle toujours les personnes étrangères à ce mode d’instruction, pour qui l’école est non seulement la panacée pour se socialiser, mais également, semble-t-il, le seul moyen.

La question de la socialisation de nos enfants qui apprennent sans école est cruciale pour la plupart des parents. Nous sommes, en très grande majorité, très attentifs à ce que nos enfants non seulement ne risquent pas de se couper du monde, mais qu’ils en fassent partie intégrante. Une préoccupation des parents qui hésitent encore à instruire en famille, est le risque de déconnexion du réel, l’impossibilité pour leurs enfants de s’adapter à la collectivité si l’idée leur prenait d’intégrer ou réintégrer une école, un collège, un lycée ou de faire des études supérieures, que ce soit à l’université ou dans une école.

Parce que nos enfants instruits en famille ne vont pas au collège (qui est, en France à la fois la cristallisation des craintes parentales en raison des risques de harcèlement, de racket, d’effet de groupe, etc. et ce qui semble une route obligée de la socialisation des adolescents qui y vivent leurs premières amours), certains estiment qu’ils ne seront pas adaptés au réel lorsqu’ils le réintégreront (l’idée de l’instruction en famille comme une parenthèse enchantée me plait infiniment, bien qu’à mon sens, nos enfants soient plus en prise avec le monde réel, tel que nous, adultes le vivons, que les enfants scolarisés) ou lorsqu’ils intégreront le lycée, voire seulement l’université.

Dans ce post, je vais m’efforcer de répondre à la majeure partie des objections, en particulier les objections formulées à l’encontre des unschoolers.

Faire face à l’intimidation et à la méchanceté

Pense-t-on réellement que les enfants instruits en famille ne rencontrent jamais de tyran. Qu’ils n’ont jamais rencontré quelqu’un qu’ils n’aimaient pas ? Qu’ils vivent entourés de gens merveilleux, de fleurs, de petits gâteaux et de licornes ?

Ils doivent bien entendu apprendre à gérer l’intimidation, les méchantes personnes, les personnes blessantes ou qui cherchent à blesser autrui. Ils connaissent tous des personnes qui ne leur plaisent pas du tout.

L’école ne dispose pas d’un monopole sur les personnes désagréables, voyez-vous. Malheureusement, pourrait-on dire, car cela rendrait les choses plus agréables aux enfants instruits en famille, au moins pendant les heures de classe

Un des termes pour décrire le unchooling est également « lifelearning » : apprendre de la vie. La vie est pleine de gens difficiles et de situations compliquées. Comme tout le monde, les adolescents instruits en famille ne peuvent pas sempêcher d’avoir à traiter avec eux, quelle que soit leur éducation. On les rencontre au supermarché, dans les activités sportives ou musicales, dans les réunions de non-scos aussi, les non-scos n’étant pas un groupe homogène de gens merveilleux qui glissent sur les prés en respirant le délicat arôme des boutons d’or, mais des personnes « normales », « moyennes », qui pourraient être vos voisins à ceci près qu’ils ne mettent pas leurs enfants à l’école.

Cela dit, je crois que la plupart des enfants instruits en famille sont en mesure de quitter des situations ou des groupes qu’ils ressentent comme abusifs / toxiques, ce qui est primordial. Il s’agit d’une liberté dont disposent les non-scos qui est particulièrement importante et qu’il est important, à mes yeux, de cultiver.

Comment faire ? Je pense que pour développer cette capacité, il faut veiller à ne jamais mettre en place ou accepter de ses enfants de comportement violent ou cruel avec les autres. Jamais. Ni pour « donner une leçon », ni pour « les endurcir », ni parce que ‘ils le demandaient ». Tous ces comportements sont le cadre d’un modèle qui vise à excuser des comportements violents et abusifs qui conduisent à les tolérer dans sa vie personnelle, à accepter d’être tyrannisé, à accepter de se renier soi-même, à accepter qu’autrui ait des comportements toxiques.

Les discours qui nous affirment qu’aller au collège apprendrait à nos enfants à s’endurcir portent en eux-mêmes le germes de la soumission ou du désintérêt d’autrui. La non sco permet d’éviter les pires situations et certaines expériences inutiles. Elle leur donne la même liberté qu’aux adultes, celle de quitter son emploi avec un patron abusif ou celle de cesser d’aller dans une classe où les gens parlent dans votre dos. Je crois fermement que les enfants et les adolescents auxquels on donne cette liberté pourront être un peu plus sains, heureux et mieux armés pour gérer les difficultés de manière consciente et intentionnelle que ceux qui ont été habitués à courber l’échine, tourner la tête ou tyranniser.

Faire face aux personnes qui ne partagent pas les mêmes croyances, éthique de travail, habitudes, etc.

Le monde est plein de personnes qui ne vous aiment pas. En fait, le monde contient encore plus de diversité, quand on considère que les écoles :

pratiquent la ségrégation des âges

contiennent des enfants ou des adolescents qui viennent du même environnement, ce qui signifie que, plus souvent qu’on essaie de nous le faire croire, les classes sont plutôt homogènes en termes de niveau socio-économique, d’ethnie et même de religions.

Cela est vrai de l’endroit où vous vivez. Aussi, cela pourrait ne pas être différent hors de l’école, exceptée la ségrégation par âge (mais ce ne sera certainement pas pire). Il y a certes des stéréotypes négatifs sur les circuits non-sco de chrétiens d’extrême droite ou de musulmans intégristes qui souhaitent retirer leurs enfants du monde, et les mettre à l’écart de tous ceux qui ne pensent pas exactement comme eux. J’imagine que cela existe ; je n’en ai jamais rencontré ni entendu parler « pour de vrai ».

Les non-scos sont dans le monde, dans l’idée de faire des choses et rencontrer des gens. Cela signifie que rencontrer un certain nombre de gens qui ne partagent pas vos croyances, votre éthique de travail et vos habitudes. C’est juste une partie de la vie la vie, et une bonne partie, en général! En France, nous luttons souvent contre notre dispersion géographique. Rencontrer d’autres non-scos implique de se déplacer et quitter son environnement local. Le groupe local auquel participent mes aînés (13 et 11 ans), par exemple, qui rassemble beaucoup d’adolescents et de préadolescents, se réunit deux fois par semaine à 50 et 100 kilomètres de la maison. Ce groupe réunit des personnes de confessions différentes, de nationalités différents, certains parlent principalement en anglais, certains ont visité plusieurs dizaines de pays dans le monde, d’autres n’ont pas quitté la France, certains ont des parents qui vivent avec peu, d’autres ont des parents qui vivent dans l’opulence, certains ont la télé et un ordinateur par membre de la famille, des téléphones, des tablettes, d’autres ont des familles qui se partagent un ou deux ordinateur et vivent parfaitement heureux sans télé, certains vivent en appartement dans une métropole majeure et d’autres habitent à la campagne au milieu de la nature. Tout ce petit monde cohabite, discute des habitudes des uns ou des autres, sans tension ou raillerie.

Ne pas être « socialement bizarre »

Le droit fil du fantasme de l’ado non-sco désocialisé est évidemment l’ado non-sco bizarre ou maladroit, à l’image du « no-life » qui vit dans sa cave au milieu des ordinateurs.

Comme n’importe quel ensemble de compétences, les compétences sociales diffèrent grandement d’une personne à une autre, indépendamment de leur scolarité (ou de son absence). Pour certaines personnes, l’interaction sociale est extrêmement facile :ils trouvent toujours quoi dire, quand le dire, comment se comporter avec des gens différents, comme une seconde nature. Les autres doivent travailler dur : faire un effort conscient pour savoir en premier lieu ce qui est socialement normal (je connais un ancien enseignant qui se levait lorsque la conversation l’ennuyait et quittait le domicile des personnes qui l’avaient invité, sans rien dire ; un manager d’entreprise qui est descendu en peignoir au beau milieu d’une réception qui tardait un peu trop à son goût) et ensuite travailler dur, si ils le souhaitent. Chez les non-sco comme chez les sco, il y a des personnes qui savent naturellement et d’autres qui travaillent. Certains qui y arrivent et d’autres qui échouent. Il s’agit d’une variable entre individu qui n’est ni aggravée ni favorisée par l’école.

La différence qui me saute au yeux chez les non-scos, c’est l’acceptation de cette différence. Les non-scos rassemblent un pourcentage probablement plus élevé que dans la population scolarisée d’enfants en rupture d’école, qu’ils soient neuro-divergents, neur-atypiques, qu’ils aient des troubles d’apprentissage, des maladies mentale ou des handicaps. Ces enfants sont des enfants comme les autres, font partie du groupe et de la vie du groupe, leurs particularités étant prises pour ce qu’elles sont : des particularités, des détails, mais en aucun cas des défauts rédhibitoires qui suffisent à définir une personne.

Avoir des amis 

Ne vous êtes-vous fait des amis qu’à l’école ? Si c’est le cas, cela me semble être un cadre limité. J’espère qu’à la place, vous vous êtes aussi fait des amis à la danse ou au judo, en équipe sportive, en randonnée ou en arts du cirque, en allant chez d’autres amis, en rencontrant vos voisins ou des personnes qui passaient leurs vacances au même endroit que vous Les non-scos se font des amis de toutes ces façons, comme les autres enfants, excepté à l’école mais les rencontres fréquentes de non-scos permettent de nouer de solides amitiés. Le monde est une grande place et il est plein de gens. L’école est loin d’être le seul endroit pour les rencontrer.

Cela dit, se faire des amis peut être difficile, peu importe votre formation. Certains enfants se sentent seul, jamais à leur place dans les groupes de personnes, avec l’impression que personne ne les comprend. D’autres se font des amis partout où ils passent Comme les enfants scolarisés.

Tout est question de trouver les groupes dans lesquels on se sent bien, les personnes avec lesquelles on peut réellement se connecter. Ne pas avoir l’obligation d’intégrer des groupes que l’on ressent souvent comme toxiques est une bénédiction pour les enfants qui ont plutôt du mal à se lier avec les autres.

Apprendre à respecter l’autorité

La question du respect de l’autorité n’est jamais celle qui est mise en avant, mais dès que les gens s’intéressent un peu plus à notre mode de vie, lorsque nous leur expliquons, nous voyons presque inévitablement poindre dans leurs yeux une petite lueur pas forcément très positive, vous savez, cette petite lueur qui dit « J’ai compris ! Tu te laisses mener par le bout du nez par tes enfants« , ce qui est souvent exprimé oralement par une question du type « Mais comment va-t-il faire quand il aura un patron et des horaires ? »

Cela nous renvoie bien entendu à des perspectives très différentes, à une manière d’appréhender l’éducation et les rapports humains fondamentalement différente.

Pour être très honnête, je ne crois pas au « respect de l’autorité ». Je crois au libre-arbitre et à la coopération, ce qui n’a rien à voir. On respecte les personnes respectables, mais pas par principe. Respecter l’autorité, c’est faire ce qu’on vous dit, sans surtout se poser de question. Coopérer signifie agir selon vos valeurs et vos principes ; cela signifie être poli et aimable, traiter les gens avec respect, sauf lorsque le comportement d’autrui nécessite de le traiter avec moins de politesse et d’amabilité. Ne pas casser la substance d’autrui ; ne pas dénigrer et permettre aux plus calmes de se faire entendre ; apprendre à être conscient de ce subtil équilibre entre la façon dont nous traitons les autres et celle dont nous entendons être traités et chercher à éliminer ces inégalités à travers nos paroles et nos actions.

Respecter l’autorité, cela signifie faire ce qu’on vous dit de faire  indépendemment de ce que vous pensez. Cela signifie laisser le point de vue de quelqu’un remplacer vos propres sentiments sur ce qui est meilleur ou sain pour vous. Cette prise de distance avec le pouvoir et le choix des gens commence lorsque les enfants sont petits et continue à travers toute la scolarisation ; devoir demander à aller aux toilettes (ou d’avoir l’interdiction d’aller aux toilettes), apprendre par cœur des choses qui n’ont aucune pertinence dans votre vie et auxquelles vous ne comprenez rien, subir des jugements fréquemment négatifs (on tape là où ça fait mal en imaginant qu’il s’agit d’une paresse à rectifier : trop étourdi ! trop bavard ! trop sale ! pas assez soigneux ! pas assez concentré ! nul !) voire des injures racistes ou homophobes ou politiques ; avoir l’obligation d’écouter des enseignants qui peuvent être parfois intimidateurs et surtout avoir incroyablement peu de choix dans la façon dont la vie quotidienne se déroule.

Alors effectivement, les enfants non-scos n’apprennent fréquemment pas à respecter l’autorité. Ils apprennent à respecter la connaissance, en fréquentant des guides de musée, des animateurs d’ateliers divers, des professionnels qui leur expliquent comment se passent les choses, qui répondent à leurs questions et les traitent avec respect. Ils apprennent à coopérer avec les adultes qui leur demandent leur aide, parce qu’ils comprennent la nécessité de se forcer soi-même à faire des choses désagréables comme ranger sa chambre ou participer aux tâches ménagères, aider une vieille personne à se relever de son siège ou lui laisser sa place dans les transports en commun. Ils apprennent à se discipliner eux-mêmes ou à se plier à une discipline lorsqu’ils n’en sont pas encore capable, non par soumission, mais parce que ce qu’on leur demande a du sens pour eux : faire des maths oui, parce qu’on veut être scientifique ; faire des gammes oui, parce qu’on veut apprendre la musique, etc.

Je ne pense pas que le respect de l’autorité est une bonne chose à enseigner aux enfants à tous.

Gérer la pression

C’est encore un autre de ces fantasmes. Est-ce que ceux qui estiment que les non-scos ne peuvent savoir gérer la pression savent que les personnes qui pourraient essayer de mettre la pression sur des enfants existent en dehors de l’école ?
Le bon côté des enfants qui n’ont pas appris à respecter l’autorité est qu’ils sont parfaitement capables de faire leurs propres choix et de refuser de céder à la pression. Je ne crois pas que l’école soit d’une grande aide dans le domaine Il est parfois difficile de faire face à des personnes que vous rencontrez tous les jours et qui vous poussent à faire quelque chose, comme fumer, consommer de la drogue, de l’alcool, s’enivrer de vêtements de marque ou arborer des signes extérieurs distinctifs, et de ne pas sentir une forte pression pour le faire. Si vous n’avez pas à voir aussi souvent des gens qui vous poussent à faire des choses avec lesquelles vous ne vous sentez pas à l’aise, vous pouvez d’abord simplement rendre votre vie plus libre en ne fréquentant plus des personnes coercitives qui ne s’intéressent pas vraiment à vos désirs et besoins et ensuite vous ne vous inquiétez pas de l’opinion de ces personnes autant que si vous les fréquentiez, même de loin, dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement.
Pour résumer, les gens pensent qu’il est normal d’essayer d’obtenir des autres de faire des choses qu’ils ne veulent pas faire, soit « pour leur bien », soit pour des raisons moins avouables. La non-sco peut, dans ce domaine, fournir plus d’espace et de soutien grâce au choix de groupes sociaux plus sains et mieux adaptés à sa personne.

Ma question est, est-ce que nous voulons vraiment de la version scolaire de la socialisation ?

L’école gratuite de Jules Ferry, comme dans la majeure partie des pays occidentaux, a été créée à la fin du XIXème siècle pour pourvoir aux besoins de l’industrialisation croissante des sociétés. Son développement s’est accéléré au cours de la première moitié du XXème siècle pour compenser les pertes dues à la guerre et répondre à la mécanisation de l’industrie.
Il était alors nécessaire de former des bataillons d’ouvriers et demployés dociles. Il était aussi nécessaire d’apporter des connaissances dans des campagnes souvent incultes. Je ne nie absolument pas que des choix humanistes aient guidé, au moins en partie, le développement scolaire. Par contre, n’ayant pas évolué dans un monde qui bouge, elle offre aujourd’hui un modèle de socialisation tout à fait inadapté au monde moderne.
L’école est encore bâtie sur la nécessité de s’entraîner à être une force de travail, à qui l’on dicte des consignes et qui doit les appliquer sans en dévier. Elle apprend à respecter une structure hiérarchique forte, les enseignants par exemple veillant à ne pas se mêler avec le personnel chargé de l’entretien, les enfants se situant tout en bas de cette échelle très claire.  Elle apprend trop souvent à subir en silence des punitions collectives, à serrer des dents.
En conclusion, les non-scos en général et les unschoolers en particulier sont en règle général très socialisés avec une capacité à faire des choix positifs sur la façon dont du temps doit, ou pas, être passé avec d’autres.
Les personnes qui expriment des préoccupations à ce sujet cèdent simplement à un a priori qui leur dicte que l’école est le seul endroit où un adolescent doit être, comme si les adultes ne pouvaient socialiser qu’au bureau et que les artisans, par exemple, étaient de facto exclus des adultes socialisés Cela montre la nécessité de remettre en question l’état d’esprit qui prend l’école comme la norme à l’aune de laquelle toutes les autres méthodes doivent être jugées.
Source du document : apprendrealairlibre.com

Une réaction à École à la maison : La socialisation des enfants instruits en famille

  • Bonjour
    Je suis d’accord avec vous. Ma fille de 12 ans subit de la pression de devoir retourner à l’école en septembre 2016. (le père a été au tribunal car j’avais les mêmes idées comme vous). Nous visons en Belgique, vous pouvez me contacter, si notre histoire vous intéresse !

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